La morphopsychologie est une méthode d’observation du visage formulée en 1937 par le docteur Louis Corman, psychiatre nantais. Elle part d’une idée simple à énoncer : un visage n’est pas une donnée fixe, c’est le résultat d’un mouvement. Il s’est développé dans un sens plutôt qu’un autre, il porte les traces de ce que l’organisme a traversé, et cette forme-là raconte quelque chose de la façon dont son propriétaire fonctionne.
Corman n’a pas inventé l’idée d’observer les visages. La physiognomonie a des siècles derrière elle, et une histoire lourde. Ce qu’il a apporté, c’est un cadre : quatre lois, une division du visage en zones, et l’exigence de ne jamais lire un trait isolément. Ce cadre est ce qui distingue la morphopsychologie de la lecture d’horoscope, et c’est aussi ce qui rend la méthode enseignable.
Les quatre lois de Corman
Corman énonce quatre lois, et il les groupe deux par deux. Les deux premières, qu’il appelle ses hypothèses biologiques, décrivent comment un organisme se développe. Les deux suivantes, ses hypothèses dynamiques, disent comment lire ce développement sur un visage.
Aucune ne porte sur un trait en particulier.
Première loi, dilatation et rétraction. Un organisme qui se développe dans un milieu favorable s’étend et occupe l’espace, et son visage tend vers des formes larges, pleines, aux contours arrondis. Un organisme contraint se resserre et économise, ce qui donne des formes étroites, des traits nets, des contours anguleux. Corman ne voit pas là deux catégories de personnes, mais deux directions présentes chez tous à des degrés différents. Notre page sur la dilatation et la rétraction la détaille.
Deuxième loi, tonicité et atonie. Celle-ci porte sur l’intensité et non sur la forme. Un visage tonique a des traits fermes, des contours qui tiennent, un dessin précis. Un visage atone a des volumes qui s’affaissent un peu, des lignes plus molles. Corman y lit la vigueur avec laquelle les fonctions vitales s’exercent, et par extension l’énergie qu’une personne met dans ce qu’elle entreprend.
Troisième loi, équilibre. C’est celle qui interdit de conclure trop vite. Aucun trait ne signifie quoi que ce soit seul. Ce qui compte est la façon dont les zones du visage se répondent. Un menton large ne dit rien en soi ; un menton large sous un front étroit dit autre chose qu’un menton large sous un front également développé.
Quatrième loi, intégration et évolution. Un visage n’est jamais fixe. Il se modifie au cours d’une journée selon la tonicité, la fatigue s’y imprime, les déceptions et les joies aussi. Sur des années, la forme elle-même bouge. Corman en tire une conséquence que ses vulgarisateurs oublient volontiers, et qui est peut-être ce qu’il y a de plus honnête dans sa méthode. Une lecture est datée. Elle décrit un état, pas une nature, et elle ne vaut pas verdict sur qui que ce soit.
Les trois étages du visage
Corman divise le visage en trois bandes horizontales, qu’il rattache à trois registres d’activité. Le front, du haut de l’implantation des cheveux aux sourcils, est l’étage qu’il nomme cérébral. La zone médiane, des sourcils à la base du nez, l’étage affectif. La zone basse, de la base du nez au menton, l’étage instinctif.
Ce qui l’intéresse n’est pas la taille absolue de chacune mais leur rapport. Trois étages de dimensions comparables indiquent, dans sa grille, un fonctionnement où réflexion, relation et action se relaient sans qu’aucune ne domine. Un étage nettement plus développé que les autres signale au contraire un registre privilégié, et, dans la lecture de Corman, un registre sur lequel la personne s’appuie plus qu’elle ne le décide.
C’est la partie de la méthode la plus facile à observer soi-même, et celle que notre page dédiée détaille avec les repères à utiliser.
Les dix zones observées
À l’intérieur des trois étages, la lecture s’appuie sur des zones précises. Chacune module ce que l’étage indique, et aucune ne se lit seule.
- Le front— hauteur, largeur, dégagement des tempes
- Les arcades sourcilières— saillie, dessin, orientation
- Les yeux— ouverture, écart, inclinaison
- Les pommettes— hauteur, projection, modelé
- Le nez— arête, ailes, base
- Les lèvres— épaisseur, dessin, mobilité
- La mâchoire— largeur, angle, fermeté
- Le menton— projection, largeur, forme de la base
Deux zones s’ajoutent à cette liste sans faire l’objet d’une page à part : l’ovale du visage, qui donne la forme d’ensemble, et l’implantation des cheveux, qui borne le front vers le haut.
Comment se déroule une lecture
La méthode impose un ordre, et cet ordre n’est pas indifférent : lire les traits avant d’avoir situé l’ensemble revient à faire ce que Corman interdit. Une lecture conduite selon sa grille suit quatre temps.
Premier temps : le rapport des trois étages. On mesure, on compare, on détermine s’il y a un étage dominant. C’est la seule étape chiffrable, et elle donne le cadre dans lequel tout le reste sera interprété.
Deuxième temps : la direction générale. Le visage tend-il vers la dilatation ou la rétraction ? Avec quelle tonicité ? Cette lecture se fait sur l’ensemble, de face et de profil, avant toute observation de détail.
Troisième temps : les zones, une par une. Chacune est décrite dans les termes des deux premières lois, dilatée ou rétractée, tonique ou atone, et non par une signification propre. C’est à ce moment que la plupart des lectures amateurs dérapent, en substituant une table de correspondances au vocabulaire de la méthode.
Quatrième temps : les contrastes. C’est là que se trouve l’essentiel de ce que la méthode prétend apporter. Un front dilaté au-dessus d’un étage instinctif rétracté, une mâchoire large mais atone, des yeux ouverts sous une arcade saillante : ces tensions internes sont ce que Corman lit, plus que les traits eux-mêmes. Un visage entièrement cohérent lui apprend moins qu’un visage en contradiction avec lui-même.
Ce qui la distingue des disciplines voisines
La morphopsychologie est régulièrement confondue avec trois autres pratiques, dont elle se sépare sur des points précis.
La physiognomonie, formulée par Lavater au dix-huitième siècle, lisait le caractère moral sur les traits : la bonté, la ruse, la noblesse. Elle établissait des correspondances directes et portait des jugements de valeur. Corman rejette les deux, et sa troisième loi existe pour interdire la lecture trait par trait.
La phrénologie de Gall, au dix-neuvième, cartographiait des facultés mentales sur les reliefs du crâne, en supposant que le cerveau imprimait sa forme à l’os. La neuroanatomie a démenti cette prémisse. La morphopsychologie ne porte pas sur le crâne et ne postule aucune localisation cérébrale.
Le siang mien et les lectures de visage issues de la médecine traditionnelle chinoise rattachent des zones du visage à des organes et à des éléments. Le cadre théorique n’a rien de commun avec celui de Corman, même si les zones observées se recoupent partiellement. Les deux sont parfois mélangés dans les publications de vulgarisation, ce qui produit des lectures incohérentes avec l’une comme avec l’autre.
Reste que ces distinctions portent sur la méthode, pas sur le statut : aucune de ces pratiques, morphopsychologie comprise, ne dispose de validation expérimentale.
Qui la pratique en France
La Société française de morphopsychologie, fondée par Corman en 1980, forme et regroupe des praticiens ; plusieurs organismes privés proposent par ailleurs des formations, généralement en quelques dizaines d’heures. Ni l’une ni les autres ne délivrent de diplôme reconnu par l’État : la profession n’est pas réglementée, et le titre de morphopsychologue n’est pas protégé.
Les usages sont principalement le développement personnel et le conseil. L’usage en recrutement, longtemps proposé, appelle une réserve qui n’est pas de forme : trier des candidats sur leur apparence physique constitue une discrimination au sens de l’article 225-1 du code pénal, quelle que soit la méthode invoquée pour la justifier.
Ce que la méthode ne permet pas
Trois usages en sont exclus. Ses praticiens le disent aussi.
Il faut être clair sur ce point, parce que la plupart des pages qui traitent du sujet ne le sont pas. La morphopsychologie n’a pas de validation scientifique. Aucune étude contrôlée n’a établi de corrélation fiable entre une structure faciale et un trait de personnalité mesurable. Les publications de la discipline sont produites par ses propres praticiens, et le lien de cause à effet qu’elle postule, l’organisme se développe, le visage en porte la trace, donc le visage renseigne sur le caractère, reste une hypothèse.
Trois usages sont explicitement hors de son cadre, y compris selon ses praticiens. Elle ne permet aucun diagnostic, médical ou psychologique. Elle ne permet aucune sélection : s’en servir pour décider d’un recrutement est une discrimination fondée sur l’apparence physique, sanctionnée par le code pénal. Et elle ne permet aucune prédiction sur le comportement d’une personne précise.
Corman lui-même insistait sur un point que ses vulgarisateurs oublient volontiers : un visage change. La forme observée à quarante ans n’est pas celle de vingt, et une lecture n’est donc jamais qu’un instantané. Ce qui interdit d’en faire un jugement définitif sur quiconque.
Ce que les critiques scientifiques lui opposent
Elle est solide. Autant la rapporter nous-mêmes.
La critique la plus construite en français vient de l’Association française pour l’information scientifique, dans un article intitulé « Morphopsychologie : la science défigurée ». Elle mérite d’être rapportée honnêtement, parce qu’elle est solide et qu’un lecteur la trouvera de toute façon.
Trois objections en forment l’essentiel.
Les types de personnalité n’existent pas comme catégories naturelles. Gordon Allport, qui a fondé la psychologie de la personnalité, soutenait que les types « n’existent ni chez les gens, ni dans la nature, mais dans le regard de l’observateur ». Si c’est exact, une méthode qui range les visages en catégories tempéramentales range en réalité des perceptions, pas des personnes.
Les déterminants connus de la personnalité n’ont rien à voir avec l’anatomie du visage. Les travaux d’Eysenck, de Cattell et de Cloninger ont établi le rôle de facteurs génétiques et biologiques, mais aucun ne passe par la géométrie faciale. Les neurosciences situent la personnalité dans l’expression génétique et l’expérience vécue. Rien n’indique que la forme d’une mâchoire y participe.
La filiation avec la phrénologie est réelle. C’est l’objection la plus gênante, et il faut la prendre au sérieux. La phrénologie de Gall prétendait cartographier les facultés mentales sur les reliefs du crâne ; elle a été invalidée par la neuroanatomie, et elle a servi à justifier des hiérarchies raciales. La morphopsychologie s’en distingue sur deux points : elle ne postule aucune localisation cérébrale, et elle décrit un développement plutôt qu’une hérédité. Mais elle partage sa prémisse de fond, qui est qu’une forme visible renseigne sur un contenu mental. C’est cette prémisse que la critique attaque, et elle n’a jamais été démontrée.
Pourquoi cela reste intéressant
Une méthode sans validité scientifique peut rester intéressante à condition de savoir ce qu’on en fait. La morphopsychologie propose un vocabulaire pour décrire un visage, dilaté, rétracté, tonique, étage dominant, et une grille pour le parcourir sans en oublier une partie. C’est une façon structurée de regarder, ce qui n’est pas rien.
Elle produit aussi ce que produisent toutes les typologies : un miroir dans lequel on reconnaît des choses. Que cette reconnaissance vienne de la justesse de la méthode ou de notre disposition à nous retrouver dans une description bien écrite est une question ouverte. Nous ne prétendons pas la trancher, et nous préférons le dire plutôt que d’entretenir le doute.